MOI2

Le point de vue de Léonce Lebrun  

 

Le populisme

 

L’étranger qui débarque  ne sait pas où se situer dans ce pays ,la France, avec une telle division  disparate de sa population, allant du communautariste au dihadiste, du républicain à l’islamiste radicalisé, du gauchiste à l'ultra-droite, de l'orléaniste au bonapartiste, du terroriste au populiste...  

…bref avec un tel attelage humain peut-on parler de « vivre ensemble », un discours   habillé  de manipulation idéologique

 

Précisément parlons du populisme, un concept qui a fait son apparition dans le domaine médiatique, mettant dangereusement en scène la qualité des personnes, avec d’un côté ceux qui gouvernent et dirigent 

 

… de l'autre, la masse des citoyens  se pliant aux injonctions d’un système suivant la couverture de la démocratie

 

Mais dès qu’un besoin  de changement se fait sentir  par des manifestations violentes, les médias affidés au Pouvoir politique, ont baptisé ce mouvement de populisme, un qualificatif  péjoratif ô combien insultant…

 

…  car il s'avère sous-entendu que le peuple n’ayant pas droit au bouleversement institutionnel, est considéré comme dépourvu d’intérêt…

 

… il lui est concédé  un droit de vote qui l’autorise à s’exprimer périodiquement en vertu des règles de la démocratie, un mode de fonctionnement que n’avait pas prévu l’auteur de l’esprit des lois…(Montesquieu)

 

… il en ressort que  comme le spécifiait en son temps un éminent homme politique disparu…

 

… le citoyen vote le Dimanche et vaquière à ses occupations le Lundi…

 

Mais ce modèle ne peut plus perdurer et exige le respect de chacune et chacun en conformité avec l'esprit républicain.

 

Car les élites aux affaires politiques depuis des lustres ont  montré leurs failles et faiblesses…

 

…En effet prenons le cas de l’Occident, avec le XXème siècle le Monde a connu  deux guerres sanglantes provoquées par les politiciens au Pouvoir...

 

...alors que ce sont les paysans et autres ouvriers au front, qui ont payé lourdement les conséquences de leurs ambitions irresponsables....

 

...que du reste en l'espèce il ne peut être exigé du citoyen un quelconque patriotisme, et l'on comprend mieux ces désertions massives des époques en cause dans les rangs de l'Armée, qu'à postériori j'approuve totalement.

 

Et depuis 1945 malgré le plus jamais ça, des peuples ont senti durement les comportements colonialistes et impérialistes des gouvernements successifs de certaines Nations de l'Occident...

 

...vis à vis des Etats de l'Ouest africain, de l'Algérie de Madagascar de l'Indochine et des territoires dits outre-mer.

 

Enfin j'observe en ce qui concerne la France, que le peuple a été volé  de sa colère de 1789… en faisant confiance à des clans antirévolutionnaires. 

 

…que depuis l’ avènement de la République  sous la domination d’une Bourgeoisie féroce et arrogante…

 

… tous les mouvements populaires ont été écrasés par la force ou la ruse.

 

Mais les soubresauts actuels entrevoient de nouvelles perspectives pour les populistes…

 

Alors, pour ces intouchables, dure sera la chute… allons nous vers le crépuscule des dieux...

 

...en tout cas ces personnages devraient retenir que les cimetières sont remplis de gans indispensables ( Clémenceau)

 

 
Après Le Soulèvement des âmes (Actes Sud, 1996), ce deuxième volume de l'ample trilogie romanesque consacrée à Haïti
 
Pour découvrir un pan d'Histoire soigneusement caché. La cruauté impitoyable
 de l'Empire français, mais aussi

l'extraordinaire combat des esclaves 
rebelles. Tout le drame d'Haïti a commencé là. Un style flamboyant à la 
hauteur du sujet

Le soulèvement des âmes, Actes Sud, 1996
Le maître des carrefours, Actes Sud, 2004

adison SMARTT BELLLe Maître des carrefours
Trilogie des esclaves tome II
Romans, nouvelles, récits

Textes anglais ou américains
Traduit de l'anglais
P
ierre Girard(Traducteur)
GERTY DAMBURY(Traducteur)

Mai 2004 /14,5 x 24 / 960 pages
ISBN 978-2-7427-4639-2
prix indicatif : 29,50 


Le point de vue des éditeurs
AprèsLe Soulèvement des âmes(Actes Sud, 1996), ce deuxième volume de l'ample trilogie romanesque consacrée à Haïti par Madison Smartt Bell met en scène le tournant majeur que connut, sous l'héroïque égide de Toussaint-Louverture, l'histoire d'une île dont l'accès à l'indépendance, en 1804, constitue, à l'instar de la Révolution française, un moment fondamental dans l'histoire de la modernité et des libertés.

 
Lorsque la France déclare l'abolition de l'esclavage, Toussaint, le général noir, change de camp et attaque sur deux fronts - anglais et espagnol. S'ensuit une guerre civile entre Noirs et Mulâtres.
Toussaint négocie ses manœuvres à la perfection, tire parti des diverses alliances, compose avec les chefs militaires et autres représentants de la France sur l'île, et son pouvoir s'étend de manière fulgurante. Sa force ? La maîtrise des "carrefours" entre nations et races. Son vœu le plus cher ? Ouvrir les portes d'un avenir meilleur au peuple de Saint-Domingue, étendre à toutes les races la liberté universelle et les droits de l'homme prônés par la France et les Etats-Unis.
Emouvant et tragique - tout à la fois, esclave et général, père de famille, païen et catholique - l'homme est imprévisible et redoutablement efficac

Au fil de l'exemplaire trajectoire de Toussaint-Louverture combattant pour l'émancipation de tout un peuple, que Madison Smartt Bell incarne dans d'inoubliables personnages, ce puissant roman historique en forme d'accablante dénonciation de la haine raciale narre l'éternelle et bouleversante épopée d'une humanité condamnée à frayer au prix du sang les chemins de sa liberté.

Le point de vue des éditeurs
Madison SMARTT BELL
Le Soulèvement des âmes
Babel n° 616

Littérature étrangère
Traduit de l'anglais
Pierre Girard(Traducteur)

mai2004 /11 x 17,6 / 784 pages
ISBN 978-2-7427-4628-6
prix indicatif : 13,50 €

En cette fin de XVIIIe siècle, Haïti est une contrée rongée par la malaria, hantée par la violence qui a marqué sa colonisation, déchirée entre les intérêts contradictoires de ses races (mulâtres, Blancs, Noirs déportés d’Afrique) et de ses classes (propriétaires et négociants, prêtres et soldats, affranchis et esclaves).

 
Sur fond de plantations incendiées et de tumulte révolutionnaire, le légendaire Toussaint-Louverture, esclave africain de la deuxième génération, tout autant résolu à résister aux excès de la masse qu’à mettre fin à la domination française en Haïti, se prépare à devenir le héros d’une rébellion inconcevable de violence…
Finaliste au National Book Award 1995 et au Pen/Faulkner Award 1996, ce roman saisissant de réalisme et de puissance dans l’évocation tragique constitue le premier tome d’une trilogie consacrée à la révolte des esclaves en Haïti et plus largement à la question de la haine raciale. Le deuxième volet,Le Maître des carrefours, sort simultanément chez Actes Sud.

  

Lire un extrait
source : http://www.actes- sud.fr

Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une crucifixion, songea le docteur Hébert, puisqu’il n’y avait pas de croix. Un simple poteau, un tronc plutôt, encore recouvert de son écorce et avec sur cette écorce, à son extrémité, les éraflures laissées par la chaîne qui, visiblement, avait servi à le tirer jusque- là.
Une trentaine de centimètres plus bas, les mains de la femme avaient été plaquées au bois par un gros clou de section carrée, la main gauche clouée sur la main droite, paumes ouvertes.

 Le clou, en pénétrant dans la chair, avait provoqué un saignement, et les coulées de sang s’étaient coagulées puis craquelées sous l’effet de la chaleur sèche à la face interne de ses avant-bras, ce qui fit penser au docteur qu’elle était sans doute là depuis plusieurs heures. Etonnant, dans ces conditions, qu’elle soit encore vivante.

Ses muscles pectoraux, étirés depuis le clou, avaient soulevé ses seins, qui se dressaient, couronnés des larges aréoles des tétons amollis.
 Bien que le diaphragme soit également tiré vers le haut par le poids du corps, la peau semblait assez distendue autour du ventre.
De son bas-ventre sortait une masse de chair membraneuse dont le docteur détourna les yeux. Ses pieds étaient fixés l’un sur l’autre par un clou grossièrement forgé semblable à celui qui retenait les mains.

Juché sur son cheval, le docteur Hébert se trouvait à la hauteur du nombril de la femme. Il releva la tête. Elle avait la peau d’un noir profond, lumineux ; ce ton de peau lui était devenu familier depuis son arrivée dans l’île, mais il n’en savait pas assez pour en déduire son origine.
Ses cheveux étaient coupés très court, au ras du crâne, et celui-ci avait un côté anguleux qui faisait penser à une tête de chat et que le docteur, d’un point de vue sculptural, trouva assez beau.

 Ses lèvres épaisses, retroussées et fendillées sous l’effet de la chaleur, s’écartaient légèrement des dents, et le docteur, à leur vue, sentit que sa propre soif, pour intense qu’elle fût, semblait pour le moment dérisoire.
En arrivant devant elle à cheval, il n’avait aperçu de ses yeux que deux croissants blancs, mais les paupières s’étaient soulevées depuis et il comprenait maintenant qu’elle le voyait.

La tête au crâne de chat pendait sur une épaule, tordant et faisant saillir les tendons du cou. A cet endroit, il voyait la lente pulsation de la carotide. Les yeux bougèrent, un imperceptible plissement à l’angle des paupières. Elle voyait mais elle était indifférente à ce qu’elle voyait.
La langue du docteur passa sur sa lèvre supérieure, une fois, deux fois, rêche comme une lime. Il se retourna sur sa selle pour regarder la longue allée par laquelle il était arrivé.
  
 Elle filait droit vers l’est sur plus d’un kilomètre, bordée de citronniers dont les branches s’étaient entrelacées pour former une haie impénétrable. Depuis l’extrémité de cette allée, le poteau lui était d’abord apparu comme le guidon qui donne la ligne de mire dans le viseur d’une arme à feu.
Le disque incandescent du soleil plongeait maintenant à toute vitesse dans la trouée par laquelle il était arrivé, et son éclat l’obligeait à cligner des yeux
  
S’étant égaré à un certain moment au cours de la matinée, il avait chevauché tout l’après-midi sur de mauvaises routes, pour autant qu’on puisse les appeler ainsi, sans rencontrer âme qui vive. Apercevant enfin les champs de canne à sucre, il avait hélé les gens qui y travaillaient, mais n’avait rien compris à ce qu’ils lui répondaient.

La nuit tombait brutalement sous ces latitudes. L’allée risquait d’être plongée dans une obscurité totale s’il tardait à rebrousser chemin. Pressant du talon le flanc de sa monture, le docteur Hébert contourna le poteau. Les citronniers, plus clairsemés, s’écartaient à l’approche des bâtiments en une vaine tentative pour les encercler. La végétation, ici, semblait pousser au hasard, et la poussière avait envahi la plus grande partie de la cour.
  
 Dans l’une des dépendances éparpillées tout autour, un chien s’était mis à aboyer d’une grosse voix caverneuse. Le docteur s’approcha à quelques mètres du long bâtiment bas qui constituait la grand’case, descendit de cheval et parcourut à pied la distance qui le séparait des deux marches de bois menant à la galerie, où une Blanche en déshabillé était assise dans un fauteuil, la tête tombant sur sa poitrine.
“Je vous demande pardon”, dit-il, le pied sur la première marche.
  
La femme releva la tête, rectifia la position de ses mains sur ses genoux. Le verre à demi plein qu’elle tenait semblait contenir quelque chose de frais, un liquide teinté de vert. “Ah, fit-elle. Vous voici.”

Le docteur prit pied sur le plancher de la galerie, retira son chapeau et s’inclina. “J’ai affreusement soif, dit-il. S’il vous plaît…”

 

“Bien sûr.” Elle claqua sèchement des mains. Le docteur attendit. Son cheval, qu’il avait laissé dans la cour les rênes sur le cou, baissa la tête au ras du sol et souffla bruyamment des naseaux, soulevant un nuage de poussière.
Le docteur se retourna en entendant les pas qui venaient de l’intérieur de la maison. Une mulâtresse, la tête ceinte d’un turban de madras, jaillit par la porte du milieu et se précipita vers le docteur auquel elle présenta un verre en pliant les genoux jusqu’à s’accroupir devant lui.
  
 Il but une grande rasade puis, le souffle coupé, éloigna le verre pour l’examiner. La mixture était composée de rhum blanc, de jus de citron vert et d’une quantité écœurante de sucre. Tandis qu’il l’achevait à petites gorgées plus prudentes, la Blanche s’adressa en créole à la mulâtresse.

“C’est arrangé”, dit-elle enfin, en regardant à nouveau le docteur, qui remarqua à cet instant ses yeux légèrement injectés de sang. “Mon mari…” Elle détourna vivement la tête et n’acheva pas sa phrase. Elle regardait, au-delà des bâtiments, dans la direction du poteau.
  
“Je vous remercie”, dit le docteur Hébert. Il n’y avait rien pour poser son verre ; il se pencha et le mit par terre. Le cheval secoua la tête en le voyant revenir. Il prit les rênes, passa derrière la grand’case et erra un moment entre les dépendances avant de trouver l’écurie.
Au fond, sous l’auvent, se trouvait un abreuvoir fait d’un gigantesque tronc d’arbre évidé. Le cheval but et renifla et souffla des naseaux et recommença à boire à grandes lampées.
  
 Le docteur regarda sa grande gorge s’enfler au passage de l’eau, puis s’agenouilla pour tremper deux doigts dans l’abreuvoir. L’eau était fraîche et limpide et il se dit qu’elle devait être fréquemment renouvelée. Il mit ses mains en coupe, but et passa ses paumes humides sur ses cheveux. Puis il détacha de l’index une longue écharde humide du bord de l’abreuvoir et la regarda dériver paresseusement à la surface de l’eau.

Une sorte de palefrenier surgit derrière lui, mais le docteur le congédia d’un geste de la main et conduisit lui-même le cheval vers une stalle où il le dessella avant de lui donner un morceau du pain de sucre qu’il conservait dans la poche de son manteau cache-poussière. Jetant ses sacoches sur son épaule, il sortit de l’écurie pour retourner vers la grand’case.
  
Les aboiements du chien avaient repris et le docteur s’approcha de la remise d’où ils semblaient provenir. Quand il voulut regarder à l’intérieur à travers une fente de la porte, un gros mastiff à la robe mouchetée se jeta contre celle-ci, recula et revint à la charge, sa tête heurtant les planches avec toute la force que lui donnaient son poids et la violence de ses assauts. Le docteur s’écarta promptement et reprit sa marche vers la maison.

Un homme, cheveux bruns et taille moyenne, était debout sur la galerie. Il portait une chemise blanche et une culotte de cheval blanche, rentrée dans ses bottes, et la canne à pommeau d’or qu’il tenait à deux mains lui barrait les cuisses.

“Bienvenue, dit-il, à l’habitation Arnaud. Je me présente : Michel Arnaud. Vous allez dîner ici. Et vous resterez dormir.”

“Heureux, répondit le docteur, en s’inclinant. Antoine Hébert.”
“Entrez donc”, reprit Arnaud, en pointant sa canne vers la porte ouverte. Comme le docteur franchissait le seuil, un domestique s’empara des sacoches et disparut par une autre porte située tout au fond de la grande pièce centrale. Il y faisait sombre, les papiers huilés des fenêtres ne laissant guère passer la lumière du jour finissant.
“Nous serons à table dans une heure, environ”, dit Arnaud. Campé sur le seuil de la pièce, il fit claquer la canne contre sa cuisse. “Vous avez peut-être envie de vous reposer.”

“Oui. Vos gens peuvent-ils donner à manger à mon cheval ?”
“Tout de suite”, dit Arnaud, en ponctuant ces mots d’un nouveau claquement de cravache tout en tournant les talons pour s’éloigner sur la galerie.

Dans la petite pièce située à l’arrière de la grande salle, l’esclave s’était mis en faction devant les patères auxquelles il avait suspendu les sacoches et attendait Hébert en dodelinant du chef. Il était pieds nus, vêtu d’un pantalon court et d’une chemise pendante taillés dans la même étoffe grossière, et portait par-dessus, incongrue, une veste noire probablement usée par le maître.

“De l’eau ?” dit Hébert, sans trop savoir s’il serait compris. L’esclave sortit, courbé en deux. Le docteur Hébert accrocha son cache-poussière à côté des sacoches et se laissa choir sur une chaise pour retirer ses bottes.
En se relevant, il sentit le sang battre à ses tempes – l’effet du rhum, sans doute. Il y avait dans la pièce éclairée par une petite fenêtre aux carreaux recouverts de papier huilé deux chaises en bois et une paillasse.
  
 L’esclave posa un pichet en faïence et un gobelet sur le sol avec un bruit discret, puis ressortit à reculons et en silence en refermant la porte sur lui. Le docteur Hébert versa de l’eau dans le gobelet et but avant de s’étendre sur la paillasse, les yeux au plafond.
La tache formée par la fenêtre pâlissait lentement et finit par se dissoudre dans le mur. Au bout d’un moment il entendit des bruits dans la pièce voisine qu’il identifia comme un va-et-vient de pieds nus. Au tintement d’une clochette, il se leva et renfila ses bottes.
  
Quatre bougies plantées dans des chandeliers massifs éclairaient la longue table de la pièce principale, et on avait disposé des couverts en argent et une lourde vaisselle en faïence d’importation. D’un signe, Arnaud, debout à l’extrémité de la table, invita le docteur à prendre place à sa droite.
Un esclave tira la chaise et la repoussa quand le docteur se fut assis. L’esclave en veste noire, qui semblait plus ou moins jouer le rôle d’un majordome, fit de même pour Arnaud, puis recula d’un pas et attendit.
  
 Un grand éventail circulaire entra en action au-dessus de la table, mû par un gamin qui tirait sur une corde dans un angle de la pièce. A l’autre bout de la table, face à Arnaud, se tenait un quatrième esclave – mais aucun couvert n’avait été mis à cette place.

“Ma femme n’est pas en état de se joindre à nous pour le moment”, dit Arnaud.

“Elle n’est pas bien, peut-être ?” demanda le docteur, en se disant que son coup d’œil en direction de la place vide avait peut-être été mal interprété.
Arnaud le regarda froidement : “Pour un coup de tafia, elle ferait n’importe quoi. Mangeons.” A ces mots, les esclaves s’avancèrent pour soulever les couvercles et présenter les plats l’un après l’autre.
Cette soudaine activité permit au docteur de dissimuler sa gêne. Il s’en était fallu de peu qu’il n’offre ses services en tant que médecin, ce qui, à l’évidence, n’eût pas été très bien venu.
  
Il y avait un plat de porc en tranches fortement épicé, une espèce de ragoût de patates douces, et pas le moindre légume vert. Un bol de cornichons, un autre de marmelade et une miche de pain assez compacte. Le vin était des plus convenables et Arnaud le versait avec prodigalité, ou plutôt le faisait verser sur un petit geste d’un seul doigt.
  
Comme toujours dans ces circonstances, le docteur était vaguement agacé par la présence silencieuse de l’esclave posté derrière lui ; chaque fois qu’il voulait prendre quelque chose sur la table, celui-ci se précipitait pour le faire à sa place.

Arnaud mangeait avec vivacité, sinon avec plaisir, et ne semblait pas disposé à pousser plus loin la conversation. A la lueur des bougies, son visage prenait une teinte olivâtre. Il avait un menton fuyant, des joues rebondies et sa bouche, petite et d’un incarnat soutenu, avait quelque chose de féminin.
La transpiration luisait à son front malgré les éventails agités au-dessus d’eux. Le docteur se sentait lui-même quelque peu échauffé, à cause, peut-être, de cette nourriture forte en épices. Il espérait très sincèrement ne pas avoir attrapé la fièvre.
  
Son appétit apaisé, il laissa son regard errer autour de la vaste pièce, sans trouver grand-chose où s’arrêter. Seules les portes rompaient sur la monotonie des murs ; il n’y avait ni tableaux ni ornements d’aucune sorte, à l’exception d’un grand miroir au cadre doré. Près de la porte donnant sur la galerie, quelques chaises de bois étaient disposées autour d’une table basse taillée dans un bois local.

“Nous vivons avec très peu de chose, ici”, dit Arnaud.
“Vous n’êtes peut-être que de passage, répondit Hébert. Vous allez faire fortune, et vous repartirez pour la France.”
  
“A supposer que je fasse jamais fortune, il est probable que la France n’existera plus. Les nouvelles mettent longtemps à nous parvenir, et il se peut qu’à cet instant même le pays soit déjà ravagé d’un bout à l’autre par les meurtres et les incendies, mais nous ne le savons pas encore.”

“Je ne pense pas que la situation soit aussi désespérée, dit le docteur. Même si on a parfois l’impression d’y perdre la tête.”
“Attendez-vous à voir d’ici peu les têtes rouler sur la voie publique”, rétorqua Arnaud.
“Tout de même, on peut espérer une certaine modération.”

“Je ne vois pas comment nous pourrions éviter le pire. Pas si les fous de l’Assemblée nationale se laissent un peu plus entraîner par les Amis des Nègres. Ils ne comprennent rien à ce qui se passe réellement ici.
Toutes ces parlottes à propos de la liberté sont peut-être très jolies en France, mais ici, elles ne peuvent que mettre le feu aux poudres. Nous sombrerons dans l’anarchie. Dans la guerre civile. Et pire encore.”

Il fit claquer ses doigts et trois esclaves s’approchèrent pour enlever les plats. Quand ils furent partis vers la remise qui abritait la cuisine, le silence retomba, uniquement troublé par le grincement de l’éventail.
Le docteur Hébert regarda le jeune garçon qui tirait sur la corde, accroupi dans un angle de la pièce. Son visage était tourné vers le mur et une grande oreille saillait à angle droit.

“Il faut souhaiter, c’est certain, que les différents groupes se modèrent”, observa le docteur Hébert. Il s’était habitué à proférer des platitudes de ce genre depuis son arrivée dans la colonie.
Tous les sujets politiques s’avéraient dangereusement explosifs, et il avait beaucoup de mal à discerner rapidement les positions des uns et des autres. Eût-il eu l’opportunité de s’en forger une, qu’il eût hésité à exprimer une opinion sincère.
  
“J’aimerais bien voir les Pompons rouges avec des chaînes aux pieds, histoire de les amener à plus de modération, dit Arnaud. Toute cette chienlit, à Port-au-Prince, les conduira à la catastrophe et nous avec si rien n’est fait pour les refréner.
Même s’ils ne le savent pas eux-mêmes. Un tel aveuglement a de quoi faire peur. Nous nous sommes tirés sans trop de mal de l’affaire du mois d’octobre, mais rien ne dit que les choses se passeront aussi bien la prochaine fois.”
  
Les esclaves revenaient de la cuisine, portant un service à café en argent, une assiette emplie de tranches de mangue et de citron vert, et une autre de gâteaux secs. Le docteur Hébert accepta quelques tranches de fruit, goûta la mangue et but son café à petites gorgées.

“Il faut reconnaître qu’Ogé n’a pas eu de chance”, dit-il.
“Peu m’importe qu’Ogé ait eu ou non de la chance, dit Arnaud. Il n’avait qu’à rester en France.”

“De là à être lacéré par une roue hérissée de lames de couteaux… Plus d’un, là-bas, a trouvé ce châtiment bien cruel, pour un mulâtre comme pour n’importe quel être humain.”

“Eh bien, que cela les dissuade de suivre son exemple. Ogé était prêt à soulever la main-d’œuvre des plantations. C’est impensable.”

“Vous parlez avec beaucoup de liberté”, observa le docteur Hébert, en jetant, malgré lui, un regard à l’esclave qui se tenait derrière la chaise d’Arnaud avec un visage parfaitement inexpressif.

“Liberté ? Mon cher, voilà un mot que je finis par détester.”
Au-dessus d’eux, l’éventail grinçait sur son axe, le bois frottant contre le bois. Sur le front du docteur, la fine pellicule de sueur commençait à se refroidir. Il tendit la main vers son verre de vin et l’esclave qui se tenait derrière lui bondit pour le remplir.

“Vous êtes, vous-même, arrivé de France depuis peu ?” s’enquit Arnaud.
“Il y a cinq semaines.”
“Et où alliez-vous quand vous vous êtes arrêté ici ?”
“Je me rendais d’Ennery au Cap. Plus précisément de l’habitation Thibodet, près d’Ennery. Mon beau-frère, le mari de ma sœur, en était le propriétaire.”
“Je ne le connais pas.”

“Je crois que c’est une chance pour vous. Il semble avoir été aux sept dixièmes une authentique fripouille. Ce mariage n’aurait jamais dû se faire, à en juger par le résultat. Ma sœur était déjà partie à mon arrivée, et il ne m’a pas été possible, jusqu’ici, de retrouver sa trace.”

Il se tut et s’éclaircit la voix, conscient de s’être laissé aller à des confidences un peu trop personnelles dans son désir éperdu de fuir les sujets politiques. Il n’aimait guère le sourire gourmand qui s’esquissait sur la petite bouche d’Arnaud.
“Et les trois autres dixièmes ?”

“Oh, je reconnais qu’il ne manquait pas, pour peu qu’il le veuille, d’un certain charme canaille. Il y avait bien trois dixièmes d’or. Et il ne manquait pas, non plus, de fortune. Je peux dire, en clair, que c’était une très riche fripouille.”
“Vous parlez de lui au passé ?”

“Il est mort. Assez soudainement, peu après mon arrivée chez lui.”
Il n’avait pas tué son beau-frère, mais il y avait, chez Arnaud, quelque chose qui lui donnait envie de le laisser croire.
“Ce pays n’est pas sain, dit Arnaud. On y meurt beaucoup.”
“Oui. A ce propos, je suis médecin moi-même, et si je peux… pour vous remercier de votre hospitalité…”

“Il n’y a personne de malade ici, dit Arnaud. Mais c’est très aimable à vous.” Il repoussa sa chaise et les esclaves se mirent instantanément à débarrasser la table, comme si ce geste était un signal.
“Et vous ? demanda le docteur Hébert. De quelle région de France venez-vous ?”

“Je suis né ici, répondit Arnaud en se levant. Veuillez m’excuser.”
Saisissant un chandelier, il se dirigea vers la porte fermée par un cadenas qui se trouvait derrière lui, sortit une clé de sa poche et l’ouvrit. Sa silhouette replète, vue par-derrière, évoquait la forme d’une poire, et il y avait une touche de féminité dans sa démarche.
L’esclave en veste noire le suivit dans la pièce où la flamme de la chandelle se mit à vaciller, sans doute à cause d’un courant d’air. La pièce était une sorte de resserre, où le docteur aperçut des étagères chargées de sacs de farine et autres denrées d’importation, des rangées de bouteilles et des outils sur d’autres étagères. Arnaud réapparut, une hache à la main. Et sur ses talons, l’esclave portant deux pioches.

“J’ai une petite chose à faire, là-dehors, expliqua Arnaud. Nous ne serons pas longs.”
“Je crois que je vais vous accompagner.”

Arnaud leva un sourcil, mais ne dit rien. Le docteur sortit derrière lui. L’esclave qui l’avait servi à table attendait maintenant sur la galerie avec une torche allumée. Sur un mot d’Arnaud, il se plaça devant eux pour descendre les marches ; Arnaud suivait, accompagné de l’esclave portant les pioches.
Le docteur Hébert fermait la marche, un peu en arrière du groupe. Il faisait déjà nettement plus frais. Bien qu’il n’y eût pas de lune, le ciel était clair et pour peu qu’on se tînt éloigné de la torche, on y voyait les étoiles briller d’un éclat extraordinaire.

Parvenu au pied du poteau, Arnaud s’arrêta, prit la torche des mains de l’esclave et la leva. Le docteur Hébert, resté quelques pas en arrière, vit le corps de la femme éclairé jusqu’à la cage thoracique. Elle ne semblait plus respirer.

“Eh bien, c’est fini, dit Arnaud. Puis, s’adressant aux esclaves en créole : Ou komâsé travay la.” A contrecœur, avec des gestes ralentis, les deux Noirs s’emparèrent des pioches et commencèrent à creuser à la base du poteau, où le docteur découvrit un amoncellement de terre et de grosses pierres qu’il n’avait pas remarqué auparavant.
Arnaud suivait des yeux le mouvement des pioches, appuyé sur le manche de sa hache. Quand les esclaves eurent dégagé le pied du poteau, il le frappa à toute volée d’un seul coup de hache en utilisant comme une massue la partie non aiguisée de la lame.
  
Les deux esclaves s’écartèrent d’un bond quand le poteau s’abattit en arrière. La tête de la femme, avec un bruit sourd et lourd, rebondit mollement contre le bois. Le poteau roula d’un quart de tour avant de s’immobiliser, bloqué par le corps.

Arnaud rendit la torche à celui qui l’avait portée jusque-là et examina le corps. Il tenait la hache à deux mains, comme il avait tenu sa canne quelques instants plus tôt, le pommeau s’enfonçant légèrement dans sa chair. Le docteur s’approcha de lui.
“Et l’enfant ? Que va-t-il devenir ?”
Arnaud se retourna vivement vers lui.
“Comment avez-vous deviné ?”

“C’est mon métier… dit sèchement le docteur en montrant le corps. Elle n’a même pas eu le temps d’expulser le placenta.”
“Le temps ? Elle a tué son enfant à la seconde où il est né. Elle a volé un clou et le lui a enfoncé dans le crâne. Ce clou.” Levant sa hache, il en frappa les mains clouées, tranchant net les deux poignets. Le docteur fut impressionné par la violence du coup.

“C’était un enfant de la pariade, dit Arnaud, bâtard d’un matelot de passage, un sang-mêlé comme votre Ogé.” Il brandit à nouveau sa hache pour frapper, encore et encore. Il dut s’y reprendre à quatre ou cinq reprises pour trancher les chevilles et quand ce fut fait, il était à bout de souffle.
“Voilà, dit-il. Qu’ils ressuscitent ça !”

Le docteur Hébert jeta un bref regard aux deux esclaves, dont les visages semblaient de marbre, comme ils l’avaient été plus tôt pendant le dîner. “Vous les croyez vraiment capables de ressusciter les morts ?”

“Qu’importe ce que je crois”, répondit Arnaud, la tête baissée, en balançant la hache au- dessus de la tête de la femme. “J’ai payé ça douze livres, il y a moins de huit mois. Pour la reproduction, si vous voulez. C’est ruineux ! Quand elles n’avortent pas, elles se suicident. Des bêtes !”

“En principe, on ne torture pas les bêtes. Et je n’ai jamais entendu parler du suicide d’un animal.”
“Vous êtes sans doute un sentimental. Vous les prenez peut-être pour des petits enfants ?”
“Je les prends pour ce qu’ils sont. Des hommes et des femmes.”
“Alors, vous devez être jacobin.”

“Je me considère comme un homme de science.”
Arnaud le regarda fixement, laissa échapper un soupir. “Vous vous êtes égaré, dit-il. Si c’est au Cap que vous alliez, vous avez sérieusement divagué pour échouer ici. Il y a une route à peu près convenable jusqu’à Marmelade, et de là vous pourrez rattraper le grand chemin.”

“Merci.” Le docteur regarda la grand’case et les petits rectangles jaunes des fenêtres éclairées par la lueur des bougies. Derrière la maison, le chien s’était remis à aboyer. “Eh bien, je vois qu’il se fait tard. Je ferais mieux d’aller me coucher.”

“Je peux vous offrir un cognac”, proposa Arnaud.
“Je ne crois pas que je vais l’accepter. Cette journée à cheval a été longue, et celle de demain promet de l’être aussi.” Il s’inclina, et sortit du cercle de lumière projeté par la torche.

Il y avait un rai de lumière sous la porte de sa chambre, mais il n’y prêta pas attention ; un esclave avait sans doute apporté une bougie pendant qu’il était dehors. Il s’assit, la tête baissée, et retira la botte de son pied gauche sans lever les yeux, jusqu’au moment où quelque chose lui fit soudain de l’ombre. Une femme se tenait entre lui et la bougie, lueur illuminant l’étoffe légère du déshabillé et découpant en noir le moindre détail de son corps.

 Le docteur ne s’était pas encore fait à la manière dont les femmes créoles avaient l’habitude de s’exposer sous leurs toilettes. Il se redressa brusquement et trébucha sur son pied déchaussé. La femme crocheta de ses doigts la ceinture de son pantalon et se renversa sur la paillasse en l’entraînant avec elle.

Le docteur dut s’appuyer à deux mains sur ses épaules pour ne pas perdre l’équilibre. Leur chair nue était d’un blanc teinté de bleu, brûlante au contact de ses paumes. Il songea d’abord qu’Arnaud, dans un souci d’hospitalité quelque peu intempestif, avait envoyé une mulâtresse dans son lit, mais il reconnut la femme qu’il avait vue sur la galerie à son arrivée – Mme Arnaud, très certainement.

 Elle avait défait sa chevelure, qui tombait en mèches pâles dans le décolleté béant de son peignoir. Le visage avait dû être joli, mais cette joliesse n’était plus qu’un souvenir sous la bouffissure des traits, et malgré l’absence de maquillage le rose vif des pommettes n’avait rien de naturel. Elle avait des yeux gris-vert et la pupille gauche, parce qu’elle recevait la lumière de la bougie, était rétrécie.
Ces yeux restaient fixés sur le docteur Hébert, mais il ne se serait pas risqué à imaginer ce qu’ils voyaient à sa place.
Il détacha ses doigts de sa ceinture avec l’impression de déplier les serres d’un oiseau mort accroché à une branche. Il fit un pas en arrière, mal assuré sur ses pieds dont l’un était nu et l’autre toujours botté.

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